Depuis 2007, la Manufacture Jaeger-LeCoultre publie chaque année son Yearbook. Un livre de grand format, qui s’inspire de l’actualité de la Grande Maison de la Vallée de Joux pour s’ouvrir sur de plus vastes horizons culturels et artistiques. Cette année Jaeger-LeCoultre consacre son sixième opus aux montres rondes et plus largement au thème du cercle.

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Jaeger-LeCoultre a demandé à Erika Lemay d'écrire un article sur le thème principal du livre. L'Artiste a été honorée par cette demande et c'est un article très personnel qui en est né. 

Ci-bas l'intégral de l'article que vous pouvez trouver dans le Jaeger-LeCoultre Yearbook Six

 


Le Secret du Cercle

par Erika Lemay

Photo by David Cannon

Photo by David Cannon


 Le cirque, du mot latin circus: le cercle prend toute sa signification pour un artiste circassien, et ce, à de nombreux niveaux. Le cercle est pour les arts du cirque une fondation, un instrument essentiel. Non seulement, dans le cirque traditionnel il dicte l’itinéraire des animaux durant leur performance lorsqu’ils courent en piste mais nous rappelle, à nous artistes de cirque contemporain, que nous sommes sur cette scène, cette piste ronde, propre à notre art qui nous est si cher. Tout comme le cercle représente une certaine ceinture de défense qui entoure les villes, pour moi il protège mon temple, mon univers, m’offrant une certaine promesse d’éternité parfois trop éphémère...

J’entre en scène aveuglée de tous ces projecteurs dont la puissance me semble soudain avoir été décuplée par erreur. Sans pouvoir les percevoir de mes yeux, je ressens tous ces regards qui convergent vers moi, qui m’entourent, m’admirent et me scrutent. Emportée par l’émotion qui inonde mon corps tout entier à chaque fois que j’accède au « cercle enchanté », terme ancien qui désigne la piste du cirque traditionnel d’un rayon exact de 6,50 m. je me retrouve dans une dimension toute autre, où le temps et l’espace se modifient au gré de l’artiste en scène. Un certain “pays des merveilles” où les merveilles doivent être créées par l’artiste à qui l’on a offert ce moment d’honneur de remplir la piste. 


Photo David Cannon

Photo David Cannon

En scène nous sommes deux; mon cerceau aérien, sorte de cercle métallique qui me servira de moyen de transport et d’expression, et moi-même. Sans trop y percevoir les préliminaires, je ne touche plus le sol, je suis déjà entraînée dans un élan aérien et dans une succession de mouvements souples et vaporeux à virevolter sur mon partenaire improbable. Mon corps ne fait plus partie du monde où l'attraction universelle a un sens, le monde magique du cirque me l’a substitué momentanément afin que j’aie la naïveté de me jeter dans les bras de mon cercle pour vivre ce moment éthéré, mon nouvel univers pour les minutes qui suivront. Ma danse des airs tout comme la danse des derviches tourneurs est inspirée du mouvement cosmique, je suis aspirée par un tourbillon tridimensionnel. 

Comme jamais auparavant , je vis le moment présent, l’adrénaline, cette drogue dont je suis hautement dépendante depuis que j’ai mis les pieds sur scène la première fois, alors que je n’avais que 4 ans me remplie les veines et dote mon corps d’une force quasi surnaturelle.


Le public présent et moi créons petit à petit une relation de confiance au fil de l’évolution de ma performance. Je ne les connais pas personnellement mais chacune des personnes présente ce soir connaît déjà une partie de mon âme mise en nue sur scène dans la vulnérabilité du spectacle, la noirceur du vide. 

La continuation de chaque mouvement que j’opère dans cette exécution précise aussi périlleuse que délicieuse me ramène à la circularité de la gravitation. J’aimerais parfois briser ce cercle qui m’emporte dans une rotation incoercible afin que le public entier comprenne à ma vulnérabilité que je cache si bien derrière l’élégance et l’exactitude de mon exécution, fruit d’années de répétitions ardues . Le cercle m’emporte dans toute sa force avec la promesse de revenir au point de départ: le sol, espérons-le, en toute grâce. 

Photo K. Ivanov

Photo K. Ivanov

Mes jambes si minces ne savent parfois plus dans quelle direction aller bien qu’elles aient répété cet enchaînement des milliers de fois jusqu’à leur épuisement jour après jour, des années durant. Mon corps recherche cette continuité qui me permettra d’épargner un gramme de force afin de le sauver pour la suite de la performance. Cette force qu’on croit m’être innée, est le simple fruit d’années de travail. J’aimerais parfois en accrocher un petit peu sur le cercle du cirque pour le retrouver lorsque mon chemin d’acrobate arrivera à ce même point physique, les muscles chargés d’acide lactique menaçant le bon déroulement du reste de mes prouesses. Car la performance est une rotation incessante nous ramenant toujours sur la même lignée. Mes mouvements s’enchaînent et se déroulent dans la plus grande fluidité alors que mon esprit s’emballe parfois plus vite que les rotations que décrit mon corps au-dessus du public. 

De là-haut j’aperçois cette vague forme que crée la piste entrecoupée de tous ces éclairages qui défilent si vite sous mes yeux. La force de rotation créant tous ces cercles lumineux qui semblent des cerceaux de feu. Si seulement je pouvais y sauter et m’y réchauffer l’âme. Mon corps d’acrobate fin et tonique cache les insécurités récurrentes, les peurs de ne pas y arriver à la perfection, de m’envoler cette fois-ci à jamais, de ne jamais ressortir de ce cerceau de feu. Sous les applaudissements d’un public ébahi, je vole, je tourne, je n’y vois rien. Et ce cercle d’émotions s’empare finalement de moi et tout me semble si léger. Ma main soutenant mon poids tout entier me promet une relation fidèle jusqu’à ce que la mort nous sépare alors que j’ai peine à respirer. Mes pirouettes aériennes se poursuivent cette fois dans une dimension immatérielle qui m’apparaît si légère. 

Erika Lemay


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